L’IA et la littérature : faut-il utiliser l’IA générative pour écrire ses romans ?

En guise de premier billet de ce blog, je profite de l’actualité mouvementée de cette rentrée littéraire pour rebondir sur le sujet qui enflamme les réseaux ces derniers temps, chacun y allant de son petit commentaire, qui cache le plus souvent un soutien ou un dénigrement d’un certain auteur au cœur de la querelle : je veux parler de l’utilisation de l’IA générative en écriture.

Orélien Thélyson a-t-il écrit son roman avec de l’IA ? Peut-on faire confiance aux outils de détection ? Ce n’est pas vraiment le sujet ici (mais ça pourrait le devenir dans un autre billet). Depuis son arrivée et sa diffusion massive, l’IA générative, de texte comme d’images, a déjà fait réagir de nombreux artistes, la majorité d’entre eux s’opposant formellement à son utilisation. Est-ce du vol ? Que dit le droit de la propriété intellectuelle ? Là encore, il y aurait tant à dire, mais je préfère dans ce billet répondre à une bête question :

Pourquoi ne faut-il pas utiliser l’IA générative pour écrire nos textes ?

Pour moi, la réponse est assez évidente. L’IA générative nous vole la plus belle des expressions de l’humanité : la capacité de créer, à partir de rien, une œuvre capable d’éveiller une émotion esthétique chez l’autre.

Je m’adresse ici finalement à tous les écrivains, des plus chevronnés à ceux qui aspirent à un jour écrire, des romanciers, scénaristes, conteurs, blogueurs, créateurs de contenus en tout genre. La majorité des « anciens » le savent, même si je sais que certains sont tentés par le pouvoir que l’Anneau unique l’IA semble leur promettre. Imaginez pouvoir décupler sa productivité ? Au lieu de sortir un roman tous les trois ans, pourquoi pas tous les six mois ! N’importe quelle maison d’édition ou auteur peu scrupuleux devrait se jeter sur l’occasion !

Certains jouent déjà avec et testent ses limites (Alain Damasio, figure de la Science-fiction française, le rapportait dans l’émission C ce soir), mais il faut déjà différencier deux usages de l’IA, qui paraissent, au fond, parfaitement distincts : utiliser l’IA pour écrire son récit, ou utiliser l’IA pour « aider » la construction du récit (ficelage de l’intrigue, construction d’un antagoniste), on peut imaginer un millier de questions que l’on peut poser à n’importe quelle IA pour qu’elle nous « aide » à « peaufiner » un manuscrit, sans pour autant déléguer l’écriture de ce texte à cette même IA.

Dans l’une, l’auteur a recopié, en tout ou partie, un texte qui n’est pas de lui. Dans l’autre, l’auteur a écrit chaque caractère de son manuscrit, mais l’IA a servi de mentor, de coach, d’assistant, peu importe le nom avec lequel on l’affuble, elle n’a pas ici le même rôle. Ces deux emplois de l’IA n’ont rien à voir.

Et pourtant. Mais nous y reviendrons plus tard.

Revenons d’abord au principal : je n’utilise pas l’IA pour générer les textes de romans ni de mes nouvelles. À aucun moment. Jamais. Ce sont mes mots. Pas ceux d’un autre auteur que j’aurais dérobé ou ceux d’une machine. Ce sont mes œuvres, aussi imparfaites ou géniales puissent-elles être, et cela ne risque pas de changer. Pourquoi ?

Le plaisir d’écrire repose sur l’écriture elle-même. L’écriture est le chemin, le roman, la destination, mais jamais on ne souhaiterait atteindre le second sans avoir parcouru le premier. Pensez-vous qu’en inventant la téléportation, les randonneurs cesseraient de parcourir cols et vallons à s’en faire des ampoules ? Je ne crois pas. J’avais lu quelque part un internaute dire : « l’IA permet de passer les moments un peu barbants de l’écriture, comme les descriptions, pour arriver sur les moments les plus intéressants. » Alors que ce sont justement ces moments qui sont si importants dans une œuvre ! Chaque mot compte, du plus anodin des dialogues à la plus triviale des descriptions (en tout cas, je le crois fermement). On ne doit rien jeter d’un roman, car un roman est un tout. C’est un fragment de l’âme d’un auteur, une fenêtre sur son vécu, sa vision du monde, sa sensibilité, et cela se voit même dans les descriptions ! 

Donner le plaisir d’écrire à un robot n’a de sens que pour ceux qui, justement, ne ressentent, ou ne comprennent pas le bonheur que c’est d’écrire. Je me place dans la ligne exacte d’Amélie Nothomb lorsqu’elle donne son interview à Brutofficiel, allez la consulter si vous ne l’avez pas déjà vue !

Évidemment (et c’est une ancienne critique qu’on lui porte), la littérature s’inscrit dans un monde marchand. Certains auteurs vivent bien de leurs écrits (tant mieux pour eux !), parfois même très bien. Cela peut pousser certains à faire de leur production littéraire un business (l’auto-édition aidant, mais ce sera là aussi un autre sujet) : « des centaines de jours pour écrire un roman ? Trop peu pour moi, merci, je vais en générer un en quelques heures de travail ! ». Peu importe la qualité de l’ouvrage, de toute façon, ce n’est pas le critère qui influence les ventes (je vous renvoie à un podcast particulièrement pertinent à ce sujet : https://publishingrodeo.wordpress.com/2023/07/14/s1-ep23-the-minimum-viability-threshold-why-some-books-dont-sell/). Cette vision d’entrepreneur, de « boutiquier » me révulse : laissez l’art en dehors de ça. Il faudrait que les auteurs puissent vivre de leurs œuvres (sans rentrer dans des considérations politiques détaillées), mais pas en sacrifiant leur âme sur l’autel du capitalisme marchand, je vous en prie !

Jusqu’à maintenant, je ne crois pas avoir tenu de propos particulièrement controversés (certains adeptes de ces questions diraient même que j’enfonce des portes ouvertes). Faire rédiger son roman par une IA est une hérésie. C’est avilissant, stupide, et ça ne fera jamais de vous un auteur. N’importe quelle personne ayant écrit une courte nouvelle de mille mots est infiniment de fois plus un auteur que n’importe qui ayant produit un roman par un IA (et qu’on ne me dise pas que c’est un exercice difficile et technique, chose que l’on entend parfois pour justifier l’utilisation de l’IA pour générer un roman). 

Une question reste cependant en suspens : et si l’IA pouvait servir d’assistant ? Pourquoi pas ? Je reste l’auteur, mais j’ai avancé, gagné du temps, progressé avec l’aide de l’IA.

Sur cette question, les avis des professionnels divergent, et je tolère évidemment davantage cette façon d’employer l’IA que l’autre.

Pour expliquer ma position, je dois vous parler d’un de mes projets de roman.

Ça a commencé un soir d’hiver, où je me surprends parfois à écrire sur rien. Je compose des vers parfois douteux, des bouts de textes sans queue ni tête où je laisse les idées venir de manière totalement chaotique. Parfois je me lamente, seul, sur mon vieux fichier Word. La vie, les hommes, les femmes, Dieu, tout le monde y prend pour son grade.

Et justement, un soir m’est venue une scène. C’était l’année dernière, et n’ayant pas le temps de cerveau disponible ni le temps pour me consacrer pleinement à la fin des Chroniques d’Orsidhelm, je me suis lancé dans cette scène. Un dialogue entre deux personnages. Une soirée de fête, un bal, de jeunes officiers fraîchement diplômés. Un jeune homme, amoureux transi de sa camarade. Elle ne le sait pas. Ils discutent de leur futur. Le garçon craint le nouveau Prince et son ambition. La fille a confiance aux institutions et à la valeur de leur promotion. Il aimerait qu’elle change d’avis. Il voudrait avoir le courage de lui avouer ses sentiments. Il n’y arrive pas. Alors, la nuit tombée, il s’échappe. Il fuit.

Ça a commencé par un dialogue. Et peut-être parce que je l’aimais bien, ce dialogue, et que je n’avais ni l’envie ni l’énergie de me confronter à un retour humain, parfois honnête, je me suis dit que j’allais le montrer à une IA.

« Qu’en penses-tu ? » demandé-je.

Et l’IA a répondu ! Elle a vu tous les (pas si) subtils sous-entendus, elle a lu entre les lignes. Elle a compris des choses que je voulais faire, et elle m’a même dit des choses inattendues : sur mes personnages, leur dynamique, leur caractère…

Peut-être voyez-vous déjà le glissement qui est en train de s’opérer. Dans les échanges, je précisais bien que je ne souhaitais pas que l’IA me corrige ou réécrive quoi que ce soit (et je dis ça en toute honnêteté et transparence totale, encore une fois, je ne vois pas le quelconque intérêt de faire écrire mes textes par quelqu’un d’autre). Mais nous discutions. Je lui présentais mes idées pour le roman.

Puis j’ai commencé à écrire. J’ai élargi la scène, ajouté d’autres personnages. Le décor s’est affiné. J’avais une intrigue complète, mes personnages, mon histoire ! J’ai écrit plusieurs chapitres de ce projet de roman. Je revenais parfois sur nos échanges, me disant que j’allais retrouver certaines fulgurances que l’IA m’avait proposées.

Alors sont venues les questions difficiles, celles qui ont définitivement changé ma vision de l’utilisation de l’IA y compris comme assistant.

Ce roman, est-ce le mien ?

Oui, bien sûr. J’écris chaque mot. L’IA n’a jamais retouché le texte. Elle m’a proposé des pistes, des dynamiques, des traits de caractère de mes personnages. Elle avait parfois de bonnes idées ! Il fallait donc les intégrer. Mes personnages prenaient de la substance. Leurs relations s’étoffaient. Je revenais parfois vers l’IA, parlant avec elle de certaines scènes…

Mais cette histoire, est-ce encore la mienne ?

Cette question a achevé ce projet de roman. Je ne dis pas que je ne le reprendrai pas peut-être un jour, qui sait ? Rarement, je ne m’étais senti aussi dépossédé de mon art. J’avais l’impression qu’on m’avait volé mon histoire. Peut-être ai-je mal utilisé cet outil, peut-être que d’autres n’ont pas du tout eu, dans les mêmes circonstances, le même sentiment ? Je ne peux que vous partager mon sentiment authentique. Si vous présentez un texte à une IA et que vous lui demandez son avis, elle va vous influencer. Elle va changer votre cap, même subrepticement, sans que vous vous en rendiez compte. Et plus vous l’utiliserez, plus elle s’insinuera dans vos écrits. Comment ne pas apprécier les retours bienveillants et constructifs, parfaitement instantanés et à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, et sans subir le moindre jugement de la part d’un autre être humain ? C’est là que se trouve le piège le plus redoutable de l’IA générative, selon moi.

N’est-ce pas la même chose que d’échanger avec un lecteur ? Un autre auteur ? Un membre de sa famille ? D’une certaine manière, je pense que oui. Est-ce du coup la même chose ? Je pense que non. Je ne veux pas qu’un robot décide de comment je dois écrire. C’est peut-être absurde, peut-être niais, mais j’en suis aujourd’hui à même conseiller aux aspirants auteurs de ne pas utiliser l’IA générative, même comme assistant.

Un roman est le fruit de la multitude de rencontres et d’expériences de son auteur. Son authenticité, et donc, son humanité, sont pour moi les raisons qui nous font l’ouvrir.

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